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Chronique 63 - L'enjeu du parrainage des candidats : la connexion élu-citoyen L’enjeu du parrainage des candidats : la connexion élu-citoyen

Des millions de personnes prévoient de voter pour des candidats dont les institutions bloquent la candidature jusqu’au dernier moment. Ce verrou n’est que la face émergée de la déconnexion profonde entre élus et citoyens. Si les parrainages de dernière minute sont nécessaires pour éviter une crise ostensible, ils ne suffiront pas à reconnecter les acteurs et le système.

Quiconque ayant animé des dizaines de rencontres entre citoyens, élus et experts de toutes sensibilités et statuts peut poser un triple constat sur le système
politique : les élus comptent parmi les plus compétents dans leur domaine d’expertise, leur appartenance partisane n’est pas ancrée sur une grille de lecture de la société, ils ont conscience de ne pas être en situation de mettre en œuvre ce qu’ils savent pourtant nécessaire.

 

Les élus : compétents dans leur domaine d’expertise
Pour être élu, il faut serrer des milliers de mains, tenir des centaines de conversations et discourir des dizaines de fois. Le processus de sélection force à écouter, donc à apprendre, à s'imprégner de l'atmosphère et acquérir une compréhension générale des enjeux. Bien que très imparfait, il impose une capacité d’articulation de la pensée des électeurs. Trop de discordance interdit de l'emporter.

Pour autant, comme le disait Weber, « la politique est un art, c’est pourquoi on y rencontre les meilleurs et les plus médiocres ». Mais, même pour ceux dont la réélection prime sur la recherche de l’intérêt général, leur mandat les forme et les transforme peu à peu : leur statut leur donne accès aux meilleures expertises ; leur bonne volonté leur permet de réaliser un honnête cheminement intellectuel sur les sujets dont ils s’emparent.

La sélection qu'est l'élection, puis les responsabilités formatrices, permettent donc aux appareils partisans de regrouper des compétences techniques. Même si l’on compte, bien sûr, peu de visionnaires.

Le clivage actuel Gauche / Droite : obsolète
Car, pour produire une vision éclairée, encore faut-il une grille de lecture de la société qui permette d’analyser les enjeux et se positionner facilement. Or, nous sommes orphelins de modèles interprétatifs partagés et applicables à notre société en évolution. Le « ni-ni » de Mitterrand a tué le dogme de la nationalisation en 1988 et les privatisations des années 80 et 90 ont déstabilisé la base du clivage capital/ travail. La conscience collective émerge que les deux ressources de l'entreprise, humaines et financières, sont nécessaires l'une à l'autre : patrons et salariés sont contraints à s'entendre. L’enjeu consiste désormais à permettre à chacun de trouver sa place au profit de tous. Voilà pourquoi, figés sur une opposition dépassée, les partis politiques n’engendrent qu’un petit pourcent d’adhérents parmi les citoyens … et les grands médias traditionnels sont en chute d’audimat et de légitimité.

Comme lors des précédentes périodes de transition idéologique, nous parvenons à un nouveau tournant de la vie politique. Comme chaque fois, la sélection des acteurs s’opère dans le trouble. Les personnages ambitieux et confus occupent et perturbent la scène avec leurs histoires financières ou morales. Ainsi, le scandale de Panama et l'affaire Dreyfus ont fait suite à l'installation de la IIIème République qui marqua la fin du clivage monarchie / république, l'affaire Stavisky a suivi la victoire définitive de la laïcité en 1905, les multiples affaires de financement des partis politiques depuis les années 1990 forment la crise morale révélatrice de l'obsolescence du clivage Capital/Travail… et c’est maintenant le traitre et le néant qui l’emportent… !

Ainsi, si le clivage Gauche / Droite a perdu en profondeur, il n’est encore pas vraiment remplacé. Aussi, en l’absence de repères intellectuels communs, affirmer de point de vue innovant est bien ardu… et personne ne s’y risque trop.

Le système politique : bloqué
D’où la troisième conclusion de nos multiples rencontres avec les élus : leur difficulté avouée à se faire les porte-parole des analyses et idées qu’ils déclarent pourtant s’être appropriés. Combien de fois n’avons-nous pas entendu des phrases comme "cette analyse est juste et cette réforme est nécessaire, mais la réaliser maintenant est impossible ! C'est le bon sens, elle se fera dans quelques années ou décennies. Les citoyens ne sont pas prêts : il est trop tôt pour en parler"... Ainsi, le personnel politique connaît les problèmes et les solutions mais ne les met pas en place… ??!?

Eh oui, la politique est l'art du possible. En démocratie, il est même impossible d’agir sans l’accord des électeurs.
Or, occupés par leurs problèmes personnels et professionnels, les citoyens n’ont pas le temps de s'informer sur les enjeux de société, entremêlés et tous plus compliqués les uns que les autres. De surcroit, leur motivation baisse lorsque l'objectif s’éloigne : comme le sportif qui ne regarde pas la côte pour résister à l'envie de mettre pied à terre, le citoyen refuse souvent l’effort que supposerait des réformes aux effets lointains. Aussi, élaborer des propositions innovantes peut s'avérer vain : une argumentation sophistiquée est toujours plus longue et trouve donc moins de tribunes médiatiques, ce qui réduit d'autant son audience. Selon le dicton que toute vérité n'est pas bonne à dire, intervenir sur le long terme est donc périlleux. En conséquence, l'innovation politique est un terrain naturellement miné à tous les étages, du palais de l’Élysée jusqu’à nos diners entre cousins, voisins et amis, en passant par les plateaux de télévision.

Aussi, ceux de nos concitoyens qui estiment que leurs expériences, analyses et idées leur donnent de l’avance sur les décideurs politiques en déduisent aussitôt que l'État n'est plus en prise avec eux. Voilà pourquoi le divorce élu/électeur par consentement mutuel est en cours : l’élu connait la difficulté à construire l’adhésion du citoyen tandis que le citoyen ne se reconnait plus dans aucune parole publique.

Dans cette situation de grande faille systémique, Bonnets rouges, Black blocks et Gilets jaunes ne sont que des tremblements précurseurs du séisme qui se prépare.

Reconnecter politiques et citoyens : la dialectique sociétale
Certes, tous les élus en mesure de donner un parrainage pour les présidentielles devraient le faire, y compris au plus petit candidat. Mais, même si tous les prétendants recueillent les 500 parrainages nécessaires à la validation de leur candidature, la grande faille ne sera pas traitée en profondeur : nous avons besoin d’une dialectique sociale à grande échelle. Cela suppose de réinventer le rôle de l’élu et celui du citoyen pour que chacun soit responsable de toute la cité en occupant toute sa place et rien que sa place.

 

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